La chanson perdue d’Oum Kalthoum

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Parfois, c’est au dehors que je trouve mon refuge. Attablée à une terrasse de café, mi-là, mi-ailleurs, dans la zone indéfinie où on a coutume de dresser des murs. Un pied dans un livre, l’autre dans la rue, la tête un peu partout, j’écoute vaguement.

Je me souviens d’une soirée d’automne où finalement, je me suis repliée au bar, et j’ai écouté. Il existe des lieux comme celui-ci où les langues se délient au fil de la soirée et des verres, où les individus petit à petit se déploient, et révèlent toute leur complexité et leur grandeur.

Derrière le bar, la patronne confie, vite en passant, l’un de ses choix, celui d’avoir quitté la prison dorée d’un mariage bourgeois qui la tuait, et ce que cela a impliqué de déchirements. On sait déjà que la situation lui a imposé de choisir entre sa liberté et ses enfants. Un vendeur de livres d’occasion raconte sa passion pour les bouquins, sa quête toujours renouvelée de trésors quand il se rend chez les particuliers qui lui cèdent ou vendent leur bibliothèque, sa difficulté à vivre matériellement aussi. Une femme, à peine sortie de son cours de tango, explique qu’enfin, elle va partir, là-bas en Argentine. Un motard, bonnet de marin sur crâne rasé et tresse d’indien, tatoué de la tête aux pieds, écoute, bienveillant, en buvant des cafés. Il donne à l’occasion, quand, sans un mot, il devine chez son amie, derrière le comptoir, le besoin de respirer, un coup de main. Il la relaie.

Au fil de la soirée, on dodeline de la tête, on finit par avoir envie, demander, allez, tel ou tel morceau et la patronne accepte, évidemment. Un homme, muet jusqu’ici, veut écouter Oum Kalthoum. Sa langue se délie. Il en parle comme d’une déesse. La musique s’élève et il devient vivant. Je le vois encore les yeux brillants la chanter mot pour mot, une chanson perdue, une chanson que je n’arrive pas à retrouver sur internet. Une chanson gaie, une transe joyeuse qui lui donne une fraîcheur enfantine et en même temps une force qui fait chaud au cœur. Une force que je n’aurais jamais soupçonnée chez cet homme mutique, tête basse jusqu’ici, isolé.

Je vais continuer à chercher ce morceau magnifique qui a repoussé la fermeture du bar, malgré les risques qu’encourait la frégate, trop de bruits empêchent les aveugles de dormir.

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